Un wagon sans locomotive

Les yeux rivés sur les bordures usées de son carnet, elle se mord timidement les lèvres. Son crayon arrête de trembler, et une grande inspiration soulève sa poitrine, tel un soulagement. Sa peau, fine comme une feuille de papier, s’effile à la moindre pression, s’échappe de son emprise tant qu’elle le peut encore. Ses doigts hésitent, sa gorge se serre. Nul n’aurait pu lui apprendre qu’accepter la réalité pouvait autant la heurter, la blesser si profondément. Le temps s’accélère, le vent fouette son visage et en s’attardant à contempler la beauté des rails, elle finit par louper le train qui s’éloigne lentement de son champ de vision. Les gares ont toujours su la rendre mélancolique. Une tristesse douce et incompréhensible, un vertige agréable et déconcertant. Les allers-retours, le roulement des valises sur le gravier, le bruit crissant des tirettes que l’on referme à la va-vite. Le sourire d’un voyageur, les larmes d’un autre, l’attente interminable d’un parent sur un quai, la colère de celui dont le trajet vient d’être annulé. Tant d’émotions qui méritent d’être ressenties, de sortir de ce cocon de chair qui les étouffe. Les cris, les coups, les poings qui se serrent, étrangers à cette conscience insignifiante. Elle n’est qu’un fantôme dans la foule, une énième inconnue qui cherche l’inspiration à l’endroit où elle est le moins susceptible de la trouver.

 

Dans le brouhaha des annonces vocales, entre un croissant à peine entamé et un banc qui grince, un sourire nait sur ses lèvres. La moindre émotion la transperce, s’empare de son être. Vous la croisez, oubliant son visage en une fraction de seconde. Mais elle se souvient, et elle est bien plus qu’une anonyme bouleversée. Son instinct la guide, tel un ange gardien assis sur son épaule. La moindre marque de tendresse l’émeut, la crainte d’autrui la préoccupe. Son enthousiasme est aussi contagieux que son rire, mais il n’atteint pas la foule qui se disperse sans dire un mot, alors que les portes du train se referment.

 

C’est un aimant à sentiments, une épaule trempée de larmes, une main réconfortante, des bras aimants et des mots acérés pour protéger ceux qu’elle aime. C’est une justicière qui change de vision comme de chemises, et le lendemain une aventurière qui lève l’ancre pour un autre univers. C’est une maladroite, une impulsive, qui se révèle tout à coup très rationnelle. C’est une angoisse nocturne et un réveil au paradis.  C’est une constante montagne russe, que peu de gens arrivent à prendre sans y perdre la voix. Que beaucoup abandonnent lâchement sans se retourner.

 

Et c’est loin d’être une fatalité.

 

▲ CRÉDITS : Callarin
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